Florent Seguin
Florent. Florent Seguin. Un nom presque prédestiné pour celui qui a adopté deux petites chèvres. Elles sont noires, de petite taille, et sont destinées à vivre auprès de la Muselle, le cours d’eau qui alimente le moulin de Florent Seguin. Florent, un homme de taille modeste, aux formes que certains nommeraient de généreuses. Mais en fait, il est plutôt carré, une taille au cube et un ventre proéminent qui inspire une certaine confiance, pour ne pas dire de la bonhomie. Florent Seguin a le sourire facile et, derrière ses lunettes, cache un regard légèrement chafouin. Ses chèvres ? Des Poitevines qu’il a importées des marais du Poitou en cette terre avitienne. La proximité du cours d’eau lui a certainement fait penser qu’elles se plairaient sur ces bords de la Muselle, dans ces prés qui la jouxtent où il espère faire pousser des mangroves qui n’ont pas lieu d’être. Ecolo ? Un cas d’école, plutôt. Un type à certitudes mais sans convictions affirmées. Cela, Jean-Marie Blondieau l’avait bien compris quand il a décidé de l’intégrer dans son équipe d’élus. Florent Seguin faisait partie du sérail des informés. Tous deux, au bar du centre-bourg de Saint-Avit-les-Monts, ils ont beaucoup échangé entre deux bières tièdes. Des paroles de reconnaissance, de connivences, et des propos sans propositions. Juste le besoin de former une équipe alors que la majorité des Avitiens n’a pas envie de s’investir dans la vie municipale. Manque de temps ? Manque d’intérêt ? Manque de volonté ? Cela, Florent Seguin l’avait bien compris aussi. Sans avoir la politique chevillée totalement au corps, son sérail informatif lui avait permis de naviguer dans les eaux troubles des réalités politiciennes locales. A l’image des mangroves qui n’ont aucun intérêt en terre avitienne, au bord d’un cours d ‘eau qui ne se jette même pas dans un quelconque océan. La Muselle qui coule en dessous de son moulin est claire et limpide et, les jours de forts courants, elle peut être vive. De la vivacité, Florent Seguin en est totalement dépourvu, sinon pour avaler la mousse blonde et tiède du bar du centre-bourg. Cet endroit où l’on refait et défait les petits mondes de la politique locale, et de la vie du village. Un village avec son clocher, son stade de football, sa salle polyvalente, ses écoles et sa zone commerciale qui s’étale sur un kilomètre à l’entrée du village. Florent Seguin, les gens du village le surnomment aussi Pataugas. Rapport aux chaussures de randonnée qu’il arborait souvent du temps de ses activités informatives. Maintenant qu’il est élu, les Pataugas ont laissé la place à des petits mocassins pour plaisanciers. Des chaussures confortables et sportives à la fois, pour quelqu’un qui met un point d’honneur à ne pratiquer aucun autre sport que le lever de coude. Vers 11 heures, tous les matins, il sort de son moulin à eau pour se rendre à cent mètres de là, dans le bar du centre-bourg pour connaître les dernières nouvelles fraîches qui s’annoncent de bouches à oreilles. Le bar du centre-bourg, le lieu de toutes les messes basses où se nouent et se dénouent les relations entre anciens et actuels élus, où se font et se défont toutes les affaires municipales. Un bar avec son comptoir où gravitent les aficionados de la tireuse à bières et de petites limonades. Jean-Marie Blondieau, lui, ne crache pas sur le vin blanc. Peu importe le cépage, seule compte la fraîcheur du ballon du verre de vin qui est aligné sur le comptoir, entre deux Picon bières et un pastis au goût très réglissé. Le comptoir, le lieu de toutes les bravades où se glissent les petits mots dans le creux des oreilles. Parfois, la cantonade profite de la tournée nouvelle. On arrose le printemps, le curetage des petites rigoles, l’eau qui perle sur les boutons d’or dont les rhizomes s’étalent sous les talus, le chantier de la passerelle en bois qui avance sur l’Allée des anciens combattants et sur le coup de gueule contre l’architecte des bâtiments de France qui a refusé les petits pavés qui doivent rhabiller les trottoirs du bourg-centre et que Jean-Marie Blondieau a renvoyé dans ses cordes. Jean-Marie Blondieau, lui, il en a dans ses cordes. Des petites aux grandes affaires, de l’ampoule du lampadaire qu’il faut changer absolument à l’étalement de la zone commerciale qui fait prospérer les finances de la commune. Isoler les murs des écoles, maternelle et élémentaire, ravauder le parquet de la salle des sports qu’utilisent les clubs de basket et de tennis, la réfection des lices du stade de foot et la création d’un espace multi-sports pour les enfants et les adolescents à proximité du terrain de football. Jean-Marie Blondieau est un homme de toutes ces affaires, entre deux ballons de vin blanc et quelques virées en Velsatis qui lui permettent de sillonner les artères avitiennes. C’est un petit homme à la chevelure poivre et sel peu fournie, mais coupée très serrée. Formant un V au milieu du crâne. Jean-Marie Blondieau est encore plus petit que Florent Seguin. Un petit homme dont les mains tremblent, à l’élocution et à la lecture approximatives mais dont les calculs sont sans faille. Beaucoup plus sûr de lui que Florent Seguin. Il aime gratifier les femmes dont il juge la valeur par un bouquet de fleurs, les hommes avec une bouteille de vin et, dès qu’il faut récompenser quelques citoyennes et citoyens, épingler une médaille sur un sein ne lui fait pas peur, bien que ses mains tremblotantes risquent de piquer le ou la récipiendaire à l’endroit qui peut être délicat. Jean-Marie Blondieau aime à répéter : « ici, à Saint-Avit-les-Monts, on est totalement transparents ». Transparents comme le plexiglas qui sépare les bureaux des secrétaires de mairie et qui les isolent un peu dans ce petit open space où les bureaux sont suffisamment larges pour empiler les dossiers et accueillir les standards téléphoniques. Sur ces bureaux, quelques prospectus pour les démarches administratives, et des piles en cartons de couleurs pastel remplies de formulaires en tous genres, de lettres manuscrites ou tapuscrites, de grandes et de petites signatures qui permettent aux affaires de continuer ou d’être classées. Mais en affaires, rien n’est jamais achevé. Jean-Marie Blondieau le sait bien, lui qui, en retraite, continue à regarder d’un certain œil son entreprise spécialisée dans l’isolation des bâtiments, publics ou privés. Il avait lâché son entreprise à l’aube de ses soixante ans. Il travaillait, paraît-il, depuis ses quatorze ans. Apprenti, ouvrier, chef de chantier puis son patron lui avait laissé les clés de sa maison. Depuis, la petite affaire était devenue importante, passant de marchés publics en marchés privés, de murs en placoplâtre à revêtements en bois bardés. Il avait pris Florent Seguin sous son aile d’un commun accord, selon quelques points d’achoppement et quelques degrés de connivences. Ils s’étaient d’abord fréquenté grâce à la profession de Florent Seguin, qui était aussi citoyen avitien, et fréquentaient le bar du centre-bourg à leurs heures perdues qui leur faisaient parfois gagner du temps. Un peu veule et très velléitaire, Florent Seguin riait fréquemment des mots sans esprit de Jean-Marie Blondieau, qui s’amuse très souvent de ses concitoyens administrés sans grande grâce ni grand raffinement. Courtaud et rougeaud, Florent Seguin aime le côté sanguin de son petit grand élu. Jamais avare d’une petite blague, souvent grasse, d’ailleurs. Jean-Marie Blondieau aime les femmes, presque toutes les femmes. C’est peut-être pour lui le moyen de retrouver le chemin de son enfance, lui le gamin de Saint-Avit-les-Monts qui était né au milieu du cloaque du café-hôtel le Barbara, qui faisait face, autrefois, au bar du centre-bourg. Le Barbara, un bâtiment avec un étage et une petite longueur qui permettait, parfois, certaines langueurs après de nombreux verres de mauvais vins. Un café-hôtel avec une petite cour à l’arrière où cohabitaient quelques murinés, des rattus, des loirs, des mulots et autres petits rongeurs qui venaient se nourrir des restes laissés par la tenancière des lieux, la mère de Jean-Marie Blondieau. Une mère qui aimait être sous l’emprise de l’alcool, et qui accompagnait souvent avec beaucoup de ferveur les tournées qui s’offraient à qui mieux mieux. Des tournées pleines de verres remplis d’un vin mauvais et vides en matières sonnantes et trébuchantes. La misère à l’état brut, la crasse et des estomacs vides qui se remplissent de bouts de pain dur émiettés dans des assiettes de vin rouge chauffé dans une casserole en fer blanc, au cul noir. Un hôtel de passe, en somme, pour des hommes en feu bien difficiles à éteindre et à étreindre mais qui, assommés par l’alcool, finissaient par s’assoupir après quelques petites sous. Une enfance qui a permis à Jean-Marie Blondieau de faire fi du regard des autres mais qui portait toujours un certain regard sur la vie des autres, sans la connaître. Il connaissait surtout une certaine espèce humaine, celle des gars de café et des arrières salles où l’on trinque entre deux mains aux fesses. Une éducation peu sentimentale, mais qui lui a laissé le goût d’offrir des fleurs au genre féminin.
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