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Pouls de récits fragmentés

Les faits des nouveaux princes

Les faits des nouveaux princes

Saint-Avit-les-Monts est une commune au passé fort riche. Des abbesses y avaient élu domicile dès le moyen-âge. Des femmes qui possédaient de nombreuses terres dans la région. Et celles de Saint-Avit-les-Monts suivaient une partie du cours de la Muselle. Justement où l’empire de Monclair avait pu s’installer dès la fin des années 70, à l’achèvement des Trente glorieuses où le Made in China commençait à faire ses apparitions dans les rayons. De l’emprise de ces abbesses, il ne reste plus aujourd’hui qu’une grande maison de maître appartenant à un propriétaire privé accompagnée d’un moulin. Elles avaient quitté Saint-Avit-les-Monts à la fin du 19ème siècle pour laisser la place à de petits propriétaires, des agriculteurs qui venaient faire pâturer leurs bêtes dans les prés qui suivaient le cours de la Muselle, ou de petits aristos tombés amoureux du lieu et du cadre. Ces abbesses avaient un vaste territoire dont Monclair s’était petit à petit emparé à Saint-Avit-les-Monts. Les prés sont devenus des zones commerciales, amenant avec elles une nouvelle forme de mysticisme, celle de la consommation et de l’indice de bonheur basé sur celle-ci. Des terres des abbesses, on a fait de petites ou grandes cellules commerciales avec des magasins franchisés qui se font concurrence les uns aux autres. Une grande zone commerciale construite sur des terres inondables où il ne faisait plus bon maintenant pâturer que des paquets de clous, des paquets de gâteaux industriels, des salons de jardin pas trop chers ou des tasses pour fêter les soixantième anniversaires en toute distinction. De cette zone, où les abbesses ont étendu leur pouvoir pendant près d’un millénaire, aucune fouille pour explorer le passé et dénicher de petits trésors qui auraient pu donner des indications sur la puissance, ou non, de ces femmes du clergé qui ont déposé un de leur trésor dans un autre couvent, de guerre lasse, certainement. Aujourd’hui, le trésor, c’est Monclair qui en est le dépositaire car, grâce à la force de son pouvoir économique, Jean-Marie Blondieau a pu balayer d’un revers de la main des fouilles archéologiques et effacé presque un millénaire d’une présence féminine, pas forcément vertueuse, mais, à n’en pas douter, elle était le dépositaire et le témoin d’époques qui ont suivi l’évolution de la condition des femmes. Aujourd’hui, ce sont les femmes qui achètent. Elles sont les forces de proposition de ce que l’on met dans le caddie pour ramener à la maison de quoi nourrir, habiller et équiper toute une nichée. Leur pouvoir : avoir la décision des acquisitions qui nourrissent les foyers. Des terres cultivées et arables d’autrefois, il ne reste plus qu’une moisson de biens matériels et des produits de consommation. Made in China, Made in Corea, Made in Bangladesh, Made in India, Made in Spain ou encore Made in Tunisia. Le Made in France existe encore un peu. Quant au Made in Saint-Avit-les-Monts, ce n’était plus vraiment ce que c’était, à part les compromissions dans la corruption à petite ou grande échelle. L’empire de Monclair règne désormais sur toute une région, impactant le centre-ville de la sous-préfecture d’Aurelcastel qui a toujours du mal à récupérer les nomades de la consommation qui trouvent, à Saint-Avit-les-Monts, tout ce qui leur faut à des prix apparemment moindres. Et l’amabilité en plus d’une addition qui peut s’avérer parfois salée quand on ne sait pas résister à quelques tentations. Pour l’administration de Saint-Avit-les-Monts, les nouvelles prêtresses s’appelaient Nadine Turinos et Estelle Rosette. Deux femmes aux tours de poitrine proéminents, signes d’une puissance qui sied à Jean-Marie Blondieau. Voisines sans aucune complicité, mais vivant dans la trajectoire de Monclair, là où le ballet des véhicules se fait toujours plus incessant pour se rendre à l’hypermarché et sur la zone commerciale. En face de la mairie, donc, ce qui était pratique pour s’occuper des affaires courantes avec les secrétaires du petit pôle administratif. Monclair, la mairie et la Muselle qui continue son cours, bon an, mal an. Nadine Turinos et son mari ont un fils, un adolescent qui se rend au lycée d’Aurelcastel. Nadine Turinos est aujourd’hui libérée de certaines de ses obligations maternelles, et son mari, militaire de carrière, passe ses heures de loisirs à faire de grandes chevauchées en moto. Ce qui laisse à cette femme au physique puissant et à la voix doucereuse le temps d’administrer ces choses de l’administration. Et les cinq à sept avec Jean-Marie Blondieau peuvent se dérouler sans heurts, chez Nadine Turinos, en face de la mairie, puisqu’un quart d’heure était suffisant pour assouvir certaines grosses passions. La relation entre Jean-Marie Blondieau et Nadine Turinos ne plaisait pas à tout le monde au sein du conseil municipal, tant le pouvoir de la jeune quinquagénaire avait pris de l’ampleur sur le reste des élus. A part pour Estelle Rosette, qui savait préserver ses petites prérogatives, et les autres adjoints qui avaient des délégations fortement délimitées. Frédéric Merceron, l’adjoint aux finances, était un petit peu un bleu au sein du conseil municipal. Mais il avait suivi une solide formation lors d’une mandature précédente grâce à son prédécesseur, l’un des dirigeants du club de football qui coupait au millimètre les parts de Camembert pour faire les sandwichs destinés aux joueurs. Il en était de même pour les finances de la commune. Frédéric Merceron avait hérité de cette certaine rigueur, après des épluchages de comptes administratifs et de lectures de chapitres affectés à certaines lignes comptables. Frédéric Merceron, athlète sapeur-pompier, est aussi devenu un athlète de la comptabilité. Il est un peu isolé au sein du conseil municipal, et travaille de concert avec la secrétaire générale de la mairie pour que les cahiers de compte soient bien tenus dans le logiciel des ordinateurs vendus par Christophe Gougère. Certaines lignes de compte prenaient parfois quelques fuites, mais le concours du percepteur permettait souvent de colmater ces fuites. Il ne tenait pas compte non plus de la relation morganatique entre Jean-Marie Blondieau et Nadine Turinos, dont les charges compromettaient peu sa délégation pour laquelle il s’était trouvé un nouveau sacerdoce. Il fallait tenir les comptes, et la manne financière de Monclair permettait de se livrer à quelques menus travaux. Lesquels ? On ne savait pas trop mais il y avait quand même des petites réalisations qui ne se voyaient pas à l’œil nu. La passerelle en bois qui traverse la Muselle et qui permet de continuer le grand chemin de randonnée. L’escalier en bois qui permet de relier le haut de Saint-Avit-les-Monts au centre-bourg, au pied du presbytère, de l’espace de la Source et de la petite salle communale qui se trouvait être, autrefois, l’école réservée aux filles. Cette passerelle de bois remplace un ancien sentier plutôt escarpé qu’empruntaient autrefois les polissons de Saint-Avit-les-Monts. Dont Jean-Marie Blondieau, dont le jardin extérieur de l’hôtel miteux administré par sa mère jouxtait ce qui se trouve être aujourd’hui un parking. Des hauts au bas de Saint-Avit-les-Monts, on arrive direct à l’ancienne école de filles. Les polissons pouvaient ainsi montrer aux petites chipies de quel bois ils pouvaient se chauffer, puisque cet ancien sentier escarpé était jonché de végétations locales de tous ordres, dont quelques faux acacias et des aubépines. Jean-Marie Blondieau, une fois devenu maire, avait gardé ce goût de l’exploit à l’odeur de petites filles en petites culottes à séduire. Il y avait usé ses fonds de culotte déjà usés pendant sa prime jeunesse, lui le fœtus biberonné au mauvais vin dans le ventre de sa mère. Autant dire qu’être devenu maire de Saint-Avit-les-Monts était le Graal pour Jean-Marie Blondieau, sa revanche sur la vie et, sans doute, ses instituteurs, lui le gamin puis l’adulte qui savait à peine lire. Chez lui, lors des conseils municipaux, dès que cela devenait difficile à expliquer, tout était « technique ». « C’est technique » répétait-il à l’envie pour tenter d’éclairer l’assistance sur un tour de passe-passe administratif. « C’est comme ça, c’est technique » revenait très souvent, avant de laisser la parole à la secrétaire générale de la mairie qui essayait elle aussi d’expliquer cette petite machine qu’était l’administration d’une commune. C’était aussi technique que de dévaler le sentier qui reliait le haut du bas de Saint-Avit-les-Monts. Depuis que l’escalier avait été construit, seuls les jeunes empruntaient ce nouveau vrai chemin pour passer du stade de football au parking et tromper leur ennui à côté de l’aire de camping-car. La Muselle n’est pas loin, mais ses rives restent inaccessibles aux promeneurs. Seule une petite île sur le bras artificiel de la Muselle permettait aux pêcheurs de profiter des bords de rivière, à côté de l’espace de la Source. Une petite passerelle de fer reliait l’espace de la Source à cette île aux poissons. Du temps de l’enfance de Jean-Marie Blondieau, on y pêchait des écrevisses, à deux pas de l’église. Aujourd’hui, d’écrevisses, il n’y en a presque plus. Surpêche, qualité des eaux médiocre, cette faune aquatique avait fini par s’user elle aussi. Un fait qui ne semblait pas émouvoir le maire de Saint-Avit-les-Monts, qui savait abuser des bonnes choses sans en laisser vraiment aux autres. C’était un autre temps, certainement une autre époque où l’on pouvait épuiser de nombreuses ressources. C’était encore le cas avec la chasse que Jean-Marie Blondieau savait pratiquer à bon escient, pour continuer ses affaires autour d’une bonne table célébrant Saint-Hubert.

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